Cultivons la curiosité
En 1988, Tim Burton n'a pas encore la reconnaissance du milieu cinématographique. Avec plusieurs courts métrages et le seul long "Pee-Wee Big Adventure" (1985) à son actif, c'est un peu normal. Le cinéaste connaîtra le succès avec sa vision de "Batman" (1989), qui sera une adaptation réussie du comics de DC. Le réalisateur aime bien les univers sombres, mais pas forcément effrayants. Sorte de fascination de l'au-delà, avec une vision qui rappelle un peu celle de la série "La Famille Addams" (1964), inspirée des publications de Charles Addams à la fin des années 30. Un humour lugubre, mais familial, qui permet de dédramatiser les... drames de la vie. Désolé pour la redondance.
Alors que la première adaptation de la série citée n'interviendra qu'en 1991 sous l'œil de Barry Sonnenfield, c'est bien un retour en arrière de 3 années que nous vous proposons aujourd'hui dans ce mois spécial cinéma sur Ashou. De mémoire, mon premier contact avec le mort crade qu'est Beetlejuice, fût la série animée qui connut 4 saisons entre 1989 et 1992. Avec ce thème incroyable de Danny Elfman, que vous connaissez je pense. Précisions, je n'ai pas vu la suite de 2024, "Beetlejuice Beetlejuice" toujours de Tim Burton. Mais la série animée était, de mémoire, fascinante. Colorée, et plus tard j'ai découvert les "Creepy Crawlers" qui me faisait un peu penser à l'univers de Beetlejuice.
Genre, côté crado, les années 80 et 90 étaient fortes. On jouait avec des trucs chimiques dangereux, mortels pour certains jouets. Il y avait une série de cartes à collectionner qui se nommait "Les Crados", et c'était autre chose que d'emmagasiner des cartes Pikachu, Roudoudou ou Dracofeu. Oui, ma connaissance des Pokémon est limitée. Et je dis ça sur un ton ironique et non pas dédaigneux. Car les cartes "Les Crados" étaient horribles. Mais passons.
Tout ça pour dire que l'aspect sale, crasseux, mangeur de cafard de Beetlejuice ne détone pas à la fin des années 80. Mais je vous laisse avec la bande annonce française. Sachant que ce film fût vu en version originale sous titrée en français. Ah, et avant, pour en finir avec la version animée, je l'aimais beaucoup, surtout pour la voix française de Lydia, Kelvine Dumour, qui avait quelque chose de paisible et posée dans sa voix. Après j'avais 12 ou 13 ans, et peut-être étais-je amoureux de Lydia, je ne sais plus. Fait rigolo (traduction de Fun Fact), Kelvine Dumour prête sa voix à Barbara dans le film que nous voyons aujourd'hui, et non pas Lydia.
Vidéo de Otto Rivers
Bienvenue dans l'univers fantastico-horrifique de Beetlejuice. Mais avant cela, nous allons suivre un petit couple paisible. Dans une ville perdue au fin fond des États-Unis d'Amérique. Barbara (Geena Davis) et Adam (Alec Baldwin) possèdent une belle bâtisse. Adam occupe le grenier avec une gigantesque maquette de la petite ville où iels vivent. Ce qui permettra d'offrir un plan introductif mêlant images réelles et passage sur la maquette. On devine que ce petit couple ne demande qu'à vivre tranquillement, et les voilà en vacances pour leur anniversaire de mariage.
Bon, une lointaine cousine vient encore les embêter, elle voudrait qu'iels vendent la maison, beaucoup trop grande pour un couple sans enfant. Cela amuse et ennuie les Maitland (notre couple), mais iels s'en accommodent et c'est au tour de Barbara d'éconduire la dame. Bon, Adam doit aller chercher un pinceau pour sa maquette, vite fait, et sa femme va donc le mener dans leur magasin (fermé pour cause de vacances). Et au retour, c'est le drame, un toutou force Barbara à sortir de la route, ce qui provoque un accident.
Les Maitland retrouvent difficilement le chemin de leur maison, et vont rapidement s'apercevoir qu'iels sont décédé·e·s dans l'accident. En fantômes, iels vont devoir apprendre à vivre avec, à l'aide d'un manuel très (trop) précis et long à parcourir. Invisibles pour qui ne croit pas aux forces de l'au-delà, notre héroïne et notre héros vont devoir tout faire pour faire fuir les futurs propriétaires de leur maison. Les Deetz.
On constate rapidement que le père, Charles (Jeffrey Jones) a quitté le tumulte de la vie new-yorkaise pour se reposer. Il était un gros agent immobilier si j'ai bien compris. Seulement, ceci ne plaît pas à sa deuxième femme, Delia (Catherine O'Hara). En effet, cette dernière est une "artiste" qui veut percer. Seulement, ses œuvres sont... artistiques on va dire. Elle est imbu de son art, et trouve refuge avec un... je ne sais pas ce qu'il est, un conseiller, en la personne de Otho (Glenn Shadix). Dans la famille Deetz, il reste Lydia (Winona Ryder), la jeune fille sombre, qui ne semble pas apprécier sa belle-mère ou la vie. On devine, sans que ce ne soit dit il me semble, qu'elle a perdu sa mère tôt, et depuis croit en l'au-delà.
Charles cherche à se reposer, mais Otho et Delia veulent à tout prix emmener un peu de New York, de style, de classe, dans cette lugubre demeure. Ce qui provoque l'effroi des Maitland. Iels ne pourront jamais vivre leur mort paisiblement avec de tel·le·s individus ici. Du coup, nous allons faire un tour dans l'antichambre de la mort, avec une vision administrative du truc. Où on leur explique qu'il suffit de lire le manuel voyons. Plein de méthodes sont offertes aux fantômes pour effrayer les vivants.
Alors que Lydia a vu les Maitland, et qu'elle n'arrive pas à atteindre la grenier bloqué par ces derniers, les Deetz reçoivent des ami·e·s de New York. L'occasion pour les Maitland d'effrayer tout le monde à travers une séquence de comédie musicale sublime. Auparavant Barbara et Adam avaient bien essayé le coup du fantôme sous un drap, en vain. L'effet escompté n'aura pas lieu. Et alors que Lydia avait sympathisé avec les fantômes, les Deetz demandent à leur fille de bien les présenter. C'est génial, la preuve d'une vie dans l'au-delà pourrait offrir une notoriété puissante à la famille.
Qu'à cela ne tienne, malgré les avertissements des bureaux de l'au-delà, les Maitland commettent l'irréparable, iels invoquent Beetlejuice (Julien Lepers ou Michael Keaton, on ne saura jamais). Dès lors, une rampe d'escalier se changeant en serpent géant, une traversée de plafond, et j'en passe, seront le fait du troublion pseudo exorciste de je ne sais pas quoi. Nous l'avions déjà vu un peu avant, en train de manger un rat, d'essayer de tripoter Barbara, mais là il va plus loin en voulant se marier avec l'adolescente Lydia (contre sa volonté). Il faudra ruser pour le ramener dans l'autre monde, et surtout Beetlejuice pourrait peut-être involontairement sauver les Maitland d'une mort dans leur état de mort, mais genre le truc horrible, être une âme errante comme nous avions pu le voir dans l'au-delà.
En terme de réalisation et d'effets spéciaux, le film fonctionne bien. Même si dans le monde du désert, on voit les fonds verts. L'histoire est simple, mais passionnante. En 90 minutes, les scénaristes Michael McDowell, Warren Skaaren et Larry Wilson arrivent à parler d'une tonne de sujets. Dans l'au-delà y sera évoqué le suicide de Miss Argentina (qui est réceptionniste et jouée par Patrice Martinez), la bureaucratie, la stupidité de certains sportifs. On y voit aussi le fait que ce qui peut effrayer ne donne pas forcément nature à hurler à tout va. Les Maitland sont des fantômes trop tendres. Résultat iels vont manquer de se retrouver être des âmes errantes, pire chose pouvant arriver à des personnes décédées.
On y fait aussi part du deuil. Lydia l'est en permanence. Avec son voile noir. Pire, après avoir vu que sa famille veut exploiter ses ami·e·s les Maitland, elle décide de leur laisser une lettre de suicide. On y trouvera aussi une critique des citadins voulant à tout prix étendre leur pouvoir. Charles, pourtant ici pour se reposer, verra une tonne d'opportunités devant la naïveté des locaux, et voudra faire un empire immobilier de cette petite et charmante ville.
Il y a aussi la vision de l'art, et même du mauvais goût. Après tout, même si la demeure n'est pas très bien décorée au début, que penser de l'horreur que ça devient sous l'imagination de Otho ? Le plus dégueulasse dans l'histoire n'est pas forcément Beetlejuice (le personnage a d'ailleurs très peu de temps d'écran), mais bien ce mauvais goût de faire d'une belle maison, qui a un passif, une sorte de proto-loft citadin avec des paillettes sur les murs. Le tout décoré avec les sculptures dégueulasses de Delia.
Et je suis en train d'oublier plein de choses là. Le film s'amuse sans répugner de son côté fantastique. C'est une fable, qui modifie la vision que l'on peut avoir des fantômes. Même quand iels essayent de prendre une forme repoussante. Iels n'y arrivent pas à effrayer. Pour vraiment commencer à inquiéter tout le monde, il faut invoquer le pire de tous les morts, Beetlejuice. Sorte de miroir de l'état d'esprit de Delia et Charles, qui ne pensent qu'à leur tronche. Le tout est mis en scène de façon limite joviale, ce qui ne rend pas du tout le film effrayant. Oh, il y a des images qui peuvent choquer les plus sensibles, mais je pense qu'en 2025, même un·e enfant de 10 ans ne sera pas marqué·e·s. En fait je n'en sait rien, car les effets sont efficaces. Honnêtement, oubliez ce que je viens de dire. Pourtant le film est sorti en 1988 en France pour tous publics, mais avec avertissement.
Façon originale de faire un film de maison hantée, "Beetlejuice" laisse planer le danger que représente le personnage lui conférant son nom. Pourtant, même si il a des grands pouvoirs, il n'est pas trop dangereux. Crade, pervers, harceleur, oui, mais facile à renvoyer d'où il vient, l'au-delà. Ce n'est pas un film d'horreur, plutôt une comédie touchante, capable d'aborder des thèmes rudes (le suicide notamment) sans aller dans un déluge d'émotions. J'ai été très surpris du film. Que j'ai adoré du début à la fin. Il est vrai qu'il ne raconte pas grand-chose au final, mais exploite des thèmes lourds de façon légère (oui, c'est paradoxal je sais) avec brio. Ce n'est pas le meilleur film que vous verrez, mais hormis quelques effets qui ont pris un coup de vieux, le reste fonctionne parfaitement. La copie du BluRay vu (de 2008 chez Warner Home Video) est sublime d'ailleurs. J'ai adoré.
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