Cultivons la curiosité
Boong Joon-ho a explosé aux yeux du monde avec son excellent film de 2019, "Parasite". Un drame humain, sociétal, social même, qui relatait la difficulté d'être pauvre en Corée du Sud. Bon, j'en fais un peu trop, mais lors de sa vision au cinéma en juin 2019, le film m'avait marqué. Au point que j'ai toujours été incapable de le revoir à ce jour. Depuis, le réalisateur vient tout juste de sortir son nouveau film, "Mickey 17", sous la houlette d'un studio étasunien. Ici, on compte le voir, mais au jour de l'écriture de la chronique, il n'est pas encore sorti (oui, ça prend beaucoup d'avance ici).
Le soft-power sud-coréen existe depuis longtemps. La fin des années 90, début 2000, marquèrent la volonté de ce petit pays de se détacher des ogres japonais et chinois. De nos jours, on pense surtout à l'accélération que connut cette guerre culturelle avec l'explosion de la KPop grâce à PSY et son "Gangnam Style" en 2012. BTS venant sceller tout ceci quelques années plus tard en créant une vague KPop entraînant moult groupes, dont BLACKPINK et TWICE pour les plus connus actuellement. N'oublions pas cependant que ce soft-power débuta par les K-Drama, la cosmétique, les manwhas (BD locale) et le cinéma.
Park Chan-wook est un des premiers noms de réalisateur ayant percé qui me vient à l'esprit. Son "Old Boy" de 2003 (adaptation du manga de TSUCHIYA Garon et MINEGISHI Nobuaki) connu un grand succès, obtenant le Grand Prix du festival de Cannes 2004. Ayant vécu cette arrivée du cinéma sud-coréen, de souvenir, "The Host" fera partie de la queue de la comète de la première vague de soft-power. Bon, c'est de mémoire, et sachant que je n'ai été au cinéma que 4 fois entre 2003 et 2015. Mais je m'intéressais au cinéma à travers les sorties vidéos, expliquant que j'ai parfois un peu de retard (genre 1 an) avec les sorties dans les salles obscures.
"The Host" est donc la troisième réalisation de Bong Joon-ho. Qu'il co-scénarise avec Baek Chul-hyun et Ha Joon-won. Le film est sorti en 2006 et obtint moult récompenses, aussi bien en Asie qu'outremer. Il connu aussi un immense succès public en Corée du Sud, et fût certainement mal distribué en France car le nombre d'entrées ne fût pas si fou. The Jokers ressortit le film en mars 2023, dans une version restaurée offrant un bel hommage à un film dont nous allons vous parler. Nous voici parti·e·s pour 2 heures, à la recherche d'une fille perdue, embarquée par une... chose. Vu en version originale sous titrée en français dont voici la bande annonce moderne.
Vidéo de The Jokers
Si le film sort en 2006, l'introduction nous propose de remonter rapidement en 2000 et 2002. En 2000, on s’infiltre dans la morgue d'une base étasunienne. Le légiste en chef impose à son subalterne de jeter du formol dans l'évier. Pour cause de poussières sur la bouteille. Ce dernier refuse, les produits chimiques contenus se déverseraient dans la rivière Han qui traverse Séoul. Le chef lui ordonne de le faire car ça ne craint rien. Ce que fait donc notre personnage. En 2002, 2 pêcheurs trouvent une petite créature (que l'on ne verra jamais), un peu bizarre. Elle a plein de queue et est répugnante. Elle arrive à s'échapper et pas mieux quoi.
Nous voici enfin de nos jours, en 2006, sachant que l'introduction va très vite. Gang-du (Song Kang-ho) fait un grosse sieste alors qu'il tient le snack familial en bordure de la rivière Han. Un garçon en profite, tandis que le père de Gang-du arrive pour servir une cliente. Hee-bong (Byun Hee-bong) pardonne à son fils sa narcolepsie. On comprendra plus tard pourquoi. Et Gang-du se réveille pile pour accueillir sa fille, Hyun-seo (Go Ah-seong), et en apprendre plus sur sa journée. Bon, elle indique ne pas trop aimer l'antiquité de téléphone portable que son père lui a offert, mais il y a plus important. Tata Nam-joo (Bae Doona) va lutter pour une place en finale du concours de tir à l'arc, afin de décrocher une médaille.
On devine que la famille Park est composée donc de Hyun-seo, Gang-du et Hee-bong, qui vivent ensembles, sans les mères respectives. Nam-joo étant la sœur de Gang-du. Alors qu'il va servir des clients en bordure de la rivière, ces derniers sont intrigués par une bête bizarre pendue sous le pont. Bête qui va plonger dans l'eau et semer la panique sur la bordure de la rivière Han. Pourchassant les humains et humaines. D'entrée, nous sommes dans le vif du sujet. On n'attend pas mille ans avant de voir la bestiole, et ceci s'effectue en plein jour. Malgré ses presque 20 ans, les effets spéciaux tiennent la route, et on croit en la présence de ce monstre au fort appétit.
Après l'attaque qui dure une plombe et stresse bien la spectatrice et le spectateur que nous sommes, au tour des autorités locales de prendre le relai. On suspecte un virus dangereux qui serait possiblement contracté par quiconque a été en contact avec la bête. Évidemment, Gang-du en fait partie, même si il est encore sous le choc de l'enlèvement (et possible décès) de sa fille par le monstre. Dès lors, et alors que son jeune frère Nam-il (Park Hae-il) rejoint tout le monde au gymnase où est rendu un hommage aux victimes du monstre, il n'aura qu'une volonté, retrouver sa fille. Surtout qu'il reçoit un coup de téléphone de celle-ci en pleine nuit. Seul indice, elle a été emmenée dans les égouts par la bête.
Entre les autorités persuadées que la bête a contaminé les gens avec un virus (des scènes vous rappelleront la période Covid-19 à n'en pas douter), le corps hospitalier et la police qui pensent que Gang-du est dans une phase délicate du deuil. Personne ne va croire Gang-du, sauf sa famille. Une quête impossible se lance ainsi, certains périront, mais le but est de retrouver Hyun-seo coute que coute.
Le film mélange à la fois catastrophe sanitaire, catastrophe monstrueuse, et drame familial. Avec un brio étonnant. Une sensibilité exceptionnelle, et qui ne serait pas visible dans un film occidental. Cette capacité de mélanger grand spectacle, horreur, drame, avec un brin d'humour, wah. C'est impressionnant. Résultat, on ne s'ennuie jamais. Les 115 minutes passent beaucoup trop vite, et en plus le film se paye le luxe de faire passer un message sur la gestion catastrophique de la crise.
Souvent considéré comme anti-étasunien, il est vrai que voir l'armée d'oncle Sam lancer son arme anti-biologique nommée Yellow Agent, sans parler du fait que la création de ce monstre est due à la bêtise du médecin légiste étasunien, il y a de quoi se poser des questions. Mais il faut reconnaître que les autorités Sud-coréennes sont décrites comme facile à soudoyer. Il n'y a rien qu'à voir comment les Park s'infiltrent aux bords de la rivière Han, pourtant sous haute sécurité. Nam-il s’en énervera d'ailleurs.
En lisant entre les lignes, on pourra aussi y voir la difficulté des gens normaux pour s’en sortir. Nam-il est le plus intelligent de la famille, il a fait des études, est même diplômé, mais il est sans emploi. Gang-du a connu des moments traumatisants dans son enfance. Il y sera question aussi des enfants laissés pour compte, dont un terme en coréen est décrit dans le film. Je l'ai évidemment perdu. Enfin bon, le long du film on va suivre les Park à la recherche de Hyun-seo, avec toutes les difficultés que cela entrainera.
Si j'ai bien compris, c'est la WETA qui gère les effets spéciaux. En 2006, ils ont la trilogie du Seigneur des anneaux et le "King Kong" de Peter Jackson en films notables. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que hormis le design bizarre de la créature, elle s'intègre parfaitement à l'environnement urbain de Séoul. C'est même bluffant. Que ce soit de nuit ou en plein jour, dans l'eau ou sous un pont, ça fonctionne. Ce n'est pas parfait, mais on y croit et ça suffit largement. On croit en la présence de ce monstre difforme et dangereux. Encore une fois, c'est impressionnant.
Il en va de même pour la distribution, au jeu parfait. Song Kang-ho en père perdu qui veut à tout prix retrouver sa fille, avec ses moyens un peu limités. Go Ah-seong qui va essayer de survivre dans la cachette du monstre. Tout le monde est là aussi impressionnant. Il en va de même pour la réalisation qui ne nous perd jamais. Tout est lisible, ce qui rend le film très agréable à voir.
Comme pas mal des meilleur films de monstres asiatiques, "The Host" se concentre avant tout sur l'humain. Sur une famille ici. Sauf que le film en profite pour nous parler, sans en avoir l'air, de nombreux problèmes de la société sud-coréenne. La difficulté de vivre avec peu de moyen. La difficulté de se faire entendre par les forces de l'ordre. La gestion délicate des crises. La dépendance envers les États-Unis d'Amérique (même si Bong Joon-ho s'en défend). La fin est d'un déchirement incroyable. Mais offre aussi de l'espoir.
On pourrait voir en cette bête monstrueuse, la main mise des U.S.A. sur la péninsule Coréenne. Ou du moins la volonté du pays de l'oncle Sam a avoir une place importante localement. Honnêtement, je ne sais pas. Le fait est qu'il subsistait des tensions entre certaines personnes Sud-coréennes et les États-Unis d'Amérique. Je ne me risquerai pas dans une analyse géopolitique des années 2000, vu que je n'y connais rien. En tout cas, on peut forcément le rapprocher du "Godzilla" de 1954 (HONDA Ishirô). Sur un périmètre plus petit.
Oui, "The Host" est un film à voir. Par sa distribution impeccablement dirigée par Bong Joon-ho. Des effets spéciaux efficaces, même en 2025 (chapeau la Weta). Et une histoire prenante, d'une famille déchirée qui va se ressouder pour rechercher Hyun-seo. Et ce alors qu'une panique concernant un virus inconnu (et qui semble inexistant) va permettre de révéler l'incompétence des autorités locales. Plus spectaculaire que "Parasite", il sait pourtant offrir son lot d'émotion, mais aussi de moments effroyables. À voir, j'ai adoré.
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