Cultivons la curiosité
La fin d'année 2023 fût riche en terme de sorties cinématographiques. "Godzilla Minus One" (YAMAZAKI Takashi), "Mars Express" (Jérémie Périn), "Je ne suis pas un héros" (Rudy Milstein) ou "Gueules Noires" (Mathieu Turi) m'intéressaient particulièrement. Pourtant, hormis le réjouissant "Migration" (Benjamin Renner et Guylo Homsy), aucun films sortis au cinéma ne furent chroniqués en décembre 2023, ni même lors de la première quinzaine de janvier 2024. Pourquoi donc ?
Vous ai-je déjà parlé de ma frustration de ne pouvoir voir certains films au cinéma, la faute à une programmation pas terrible, ou alors au manque de copies qui permettraient à un film de venir dans ma ville d'environ 15 000 âmes (plus avec l'agglomération, mais ne rentrons pas trop dans les détails) ? Oui, pour "Mars Express" notamment, où un commentaire sur les réseaux sociaux d'une personne invitée à la projection, qui semblait être amie avec le réalisateur, disait qu'il fallait à tout prix le voir, que sinon tu n'aimais pas le cinéma. Bah ma grande, dit au distributeur de mettre plus de copies si ce film est si bon. Ce qui m'avait énervé dans ce commentaire, c'est que ce n'était pas un conseil, une demande gentille, genre : "Si vous le pouvez, allez le voir SVP, c'est un excellent film", non, c'était plus agressif et réducteur. Venant d'une personne invitée, c'était encore plus frustrant.
Vous le constatez, j'ai tellement détesté la communication des personnes invitées à ce film, des personnes amies avec le réalisateur, que je n'ai plus envie de le voir. C'est mon côté boudeur. Non je n'achèterai pas le BluRay, qui, comme par hasard se retrouve disponible partout. Je sais que c'est un risque, mais le cinéma de ma ville a obtenu des copies de "Mutafukaz" (NISHIMI Shôjôri et Guillaume Renard, 2017), ainsi que de diffuser "The First Slam Dunk" (INOUE Takehiko, 2022) en plein été 2023 dans une salle vide. Je ne parle même pas de "Flow" (Gints Zilbalodis), qui fût diffusé avant son immense plébiscite lors des différentes cérémonies récompensant les œuvres cinématographiques. Pour "Godzilla Minus One", ce fût un choix (débile) du distributeur français, qui a voulu mettre en avant les salles Pathé. La volonté était de sortir vite fait le film sur un week-end pour plus rapidement l'exploiter en vidéo. La nomination à l'Oscar des meilleurs effets spéciaux a changé la donne. Passons.
Restaient ainsi 2 films. Français qui plus est. "Je ne suis pas un héros", qui n'a jamais été diffusé dans ma ville, j'ignore pourquoi, car selon moi, c'était le plus propice à faire des entrées ici. Nous voilà donc à "Gueules Noires". Même problème. Pas de diffusion ici, certainement dû à son échec lors de sa première semaine d'exploitation. Forcément, si le distributeur vend mal son film, qu'en plus tu ne lui laisses pas de chance ailleurs que dans les grandes villes, bah oui, ça se plante. Parmi tous les films que je viens de citer (que je n'ai pas pu voir au cinéma en décembre 2023 faute de programmation proche de chez moi, je veux dire pas à 2 heures, voire plus, de route aller/retour quoi), je n'ai que "Godzilla Minus One" et "Gueules Noires" en BluRay. Pour les autres, soit j'attendrai une sortie sur les plateformes de diffusion en ligne, soit je ferai l'impasse. Je boude je vous dis.
Ainsi, alors que l'on s'approche de la fin du mois spécial cinéma sur Ashou, nous allons voir un des rares films français vus pour ce mois de mai 2025. Un film de genre, qui va exploiter le passé des mineurs du Nord de la France. Ainsi que l'immigration. Mathieu Turi décide de mettre en images son scénario, et nous mène 1000 mètres sous Terre, afin de faire une découverte qui pourrait signer la fin de l'Humanité (je force un peu le trait, mais je n'en suis pas loin). Le film dure 1h43, et je vous invite à en découvre la bande annonce.
Vidéo de Alba Films
Le récit s'ouvre sur les conditions des mineurs en 1856. La chaleur, l'absence de lumières autres que les bougies, le canari qui doit avertir du "coup de grisou" afin d'éviter de faire exploser une poche de gaz. On y verra aussi la présence d'enfants, et on ressentira la lourdeur des coups de pioche qui permettent de prélever le précieux or noir. Ah, non, c'est le pétrole ça, pardon. Coups de pioche qui permettent de sortir le charbon, d'où l'aspect gueules noires des travailleurs. Alors que le canari est désormais les 2 pattes en l'air, il faut faire appelle à un pénitent pour évacuer la poche de gaz, avec une bougie et une barre de 2 mètres de long. Ce que le monsieur va y trouver le terrifiera. On apprendra 100 ans plus tard, que les mineurs présents ce jour-ci furent abandonnés et ensevelis. D'où le nom diabolique de ce puits. Le puits du Diable ou un truc dans le genre.
Nous voici en 1956, au Maroc. Amir (Amir El Kacem) décide de répondre à l'appelle de la France, qui cherche des travailleurs solides pour extraire le charbon. Trop fétiche, Amir n'est pas sélectionné, mais il décide de s'imposer, ce qui lui vaut un aller simple pour le puits du Diable. On y voit ici tout l'aspect colonisateur de l'homme blanc, qui se pense supérieur. Et ce n'est que le début du racisme dont sera victime Amir.
Région du Nord, nous allons suivre un professeur envoyé par la société qui paye pour l'exploitation du puits. Berthier (Jean-Hughe Anglade) met la pression à Fouassier, le directeur du puits, pour que dans maximum une semaine il puisse descendre à 1000 mètres, avec une petite équipe aguerrie. La demande est stupide, mais devant la montagne de billets promise, Fouassier s’exécute et, contrairement à ce que l'on pense au début, partagera l’enveloppe avec les 6 mineurs qui aideront le professeur à atteindre son but.
On y trouve le boutefeu (chargé des explosifs) Miguel (Diego Martín), d'origine espagnole, l'Italien Santini (Bruno Sanches), Polo (Marc Riso), le raciste Louis (Thomas Solivérès), Amir donc, et le chef d'équipe, Roland (Samuel Le Bihan). Une fois le but atteint, Miguel va devoir forer à coup d'explosifs le sol, afin de découvrir une galerie inimaginable à cette profondeur. Des squelettes jonchent le sol, à un moment l'équipe de St Louis, vue au début de film, est découverte. Et il y a plein d'inscriptions gravées, mais aussi des lettres de sang, qui mettent en garde contre une chose qui rôde ici.
Alors que le professeur se la joue érudit, passionné de ne pas s'être trompé, Roland est plus méfiant. Certes ces galeries sont âgées et ont tenu, mais il ne faut pas faire n'importe quoi. Forcément, dans son enthousiasme et avec l'impression d'être intouchable parce qu'il est puissant et soutenu par une société riche, Berthier fait n'importe quoi. Seulement, nos hommes vont de découverte en découverte et finissent par être face à une sorte de sarcophage.
Les squelettes qui sont au sol témoignent des âges passés. On y retrouve des boucliers de Viking, de Romains, des épées de chevaliers. Qu'à cela ne tienne, fini la blague, et alors que Polo a tout bien fait pour ouvrir un chemin vers le haut, tout s'effondre, brisant la jambe de Santini. Dès lors il va falloir chercher la sortie. Seulement Louis et Polo décident de voir ce qu'il y a dans le sarcophage. Ils savent que la mine va fermer et qu'ils vont se retrouver sans emploi. En plus, Santini ne pourra plus jamais travailler, donc il faut assurer l'avenir de sa famille aussi.
Et c'est là que Amir va trouver la solution, bien qu'il ne voulait pas l'ouvrir, dans sa volonté de s'intégrer à l'équipe, malgré les injures de Louis (et de certains autres mineurs quand il était à la surface), il fait tout son possible pour être toléré. Le sarcophage cachait un trésor. Ainsi qu'une créature dont on ne perçoit que les longs doigts osseux au début. Puis que l'on aperçoit brièvement. Elle est effrayante et fascinante. On pense immédiatement à Hans Ruedi Giger. YONEYAMA Keisuke en est le créateur, tandis que Jean-Christophe Spadaccini et ses équipes auront la charge de la faire vivre. Et c'est sublime. De plus, la réalisation arrive à en jouer, ce qui rend les apparitions de la créature terrifiantes.
Dès lors, les hommes, qui s'apprêtent à tomber les uns après les autres, vont devoir se souder afin de trouver une sortie qui doit forcément exister quelque part. Le tout dans des galeries parfois basses, et inconnues. Le moins que l'on puisse dire est que les inspirations sont nombreuses. Howard Phillips Lovecraft et sa création Cthulhu est flagrante. On y trouve aussi "The Descent" (Neil Marshall, 2005), Hans Ruedi Giger vis à vis de sa créature Alien. Et, de façon étonnante, le jeu vidéo "Eternal Darkness : Sanity's Requiem" (Silicon Knights, GameCube, 2002). Vis à vis des inscriptions bizarres, du rapprochement au mythe de Cthulhu, l'aspect poisseux aussi.
Que j'aurais aimé voir ce film au cinéma. Les effets spéciaux, la photographie, la distribution, la réalisation et le score y sont exceptionnels. Seul point sombre, un scénario avec quelques incohérences (désolé, mais le trou à escalader n'a pas l'air de faire 1 kilomètre, et je passe aussi certaines choses...), mais qui ne gêne pas la vision du film. La photographie de Alain Duplantier nous mène droit dans ces galeries sombres. Elle paraît "logique" (du mieux autant que cela puisse l'être), avec les torches notamment. Et on ne se retrouve jamais à se dire que c'est trop sombre, que l'on ne voit rien. Même avec de la poussière. Cette dernière s'avère asphyxiante quant elle est présente.
Mais alors que dire du score de Olivier Derivière, dont on reconnait le style d'ailleurs. Inquiétant quand il le faut, il aide grandement les images de Mathieu Turi afin d'augmenter la tension, le stress. La distribution est top, même si par moment, les voix paraissent changer. Comme quand le professeur passe d'une voix fluette, inquiète, à une façon de parler très théâtrale. Une fois de plus, ce sont des détails qui n’entachent en rien le film.
Le reconstitution de la surface d'un puits de mine, de l'ascenseur, puis des conditions de travail dans les veines des galeries est exemplaire. On s'y croit. Tout comme l'ambiance fraternelle mais pas trop de ces années-là. Le racisme fortement présent, alors que comme le dit Roland, une fois recouvert de suie, Espagnol, Italien, Marocain ou Français, on a tous la même couleur. Le film prend le temps de monter en tension. On repense à ce passage où Santini voit la créature s'approcher de lui grâce au flash de l'appareil photo.... c'est plein de petites idées comme ça, qui fonctionnent et rendent le film captivant.
Car oui, même si il possède un aspect gore par moment, il peut plaire à tout le monde. Mélange de "Alien : Le huitième passager" de Ridley Scott de 1979, avec "The Descent" et le mythe de Cthulhu, tout ceci dans les sous sols du Nord de la France, ce film est à voir. Même si le dépaysement est total et que la suspension d'incrédulité peut ne pas fonctionner (des galeries antiques ici ?), on passe rapidement outre. Les personnages sont attachants (sauf Louis), et en plus de nous montrer les conditions extrêmes qu'ont subi les mineurs, on nous parle de racisme, des doutes pour l'avenir, et de la fraternité. J'ai adoré voir ce film et je vous le conseille énormément. À voir.
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