Cultivons la curiosité
Depuis bientôt 20 ans, SHINKAI Makoto réalise des films d'animation, empreints d'une certaine poésie. "La tour au-delà des nuages" date effectivement de 2004. C'est surtout le succès impressionnant de "Your Name." qui l'imposera comme une valeur sûre de l'animation japonaise. Si je n'ai pas vu "5 Centimètres par seconde" (que j'ai en vidéo pourtant), "Voyage vers Agartha" ou même "Les Enfants du Temps" (aussi possédé en vidéo), il faut reconnaître que la façon de dépeindre le Japon dans "Your Name." en y ajoutant un soupçon de surnaturel était excellente.
On le sait, voir un film d'animation japonais dans un cinéma d'une petite ville de province est parfois complexe. Fait exceptionnel, le cinéma de ma ville a diffusé le film pendant une semaine, à raison d'une séance par jour. Dont 6 en version originale sous titrée en français. Un exploit. Exploit qui me permit le weekend de vision du film "Donjons & Dragons : L'honneur des Voleurs" de voir ce que donnait ce sobrement intitulé "Suzume". Qui est sorti le 12 avril 2023 dans nos contrées.
Le titre original explique un peu mieux ce qu'est le film "Suzume no tojimari". Qui signifie que Suzume va verrouiller des portes. Ah, dit ainsi, ça ne donne pas envie. Si je vous dis que ces portes mènent vers un monde souterrain, que nous pourrions apparenter au monde des morts, et qui voit des catastrophes débarquer si on ne verrouille pas lesdites portes, c'est plus intéressant ? Seulement, au delà de cette partie un peu surnaturelle du récit, ne serait-ce pas une métaphore pour que Suzume accepte le deuil de sa mère, partie voici 12 ans déjà, à la suite d'un évènement marquant ? Nous allons en reparler en évitant de trop en dire, après la vidéo qui suit.
Vidéo de Crunchyroll FR
La vidéo que vous venez de voir est aussi obscure que mes précédents propos. Pourtant, il est délicat de parler de l'histoire, sans trop en dire. Je n'ai absolument rien vu du film avant de me décider à aller au cinéma. J'ai manqué de peu de le rater, pour cause de flemme, mais finalement, l'initiative du cinéma de ma ville était trop géniale pour ne pas prendre une place. Après tout, même si Eurozoom et Crunchyroll semblent distribuer correctement le film, ça reste assez rare d'avoir une telle opportunité, en version originale sous titrée en français qui plus est.
Comment parler de l'histoire, sans trop en dire ? Suzume (HARA Nanoka) est une lycéenne de 16 ans. Depuis 12 ans elle vit avec sa tante Tamaki (FUKATSU Eri), quarantenaire célibataire, et elle rêve de devenir infirmière. Malgré une vie paisible sur l'île de Kyushu (la plus au sud des 4 îles principales de l'archipel), sa vie va basculer un beau matin. Alors qu'elle se rend à l'école en vélo, elle croise un bel homme qui lui demande si elle ne saurait pas où est située une vieille porte. Le village abandonné interdit ressemble à cette description.
Seulement, une chose la chiffonne, et elle se rendra dans ledit village. Ouvrant cette porte. L'occasion pour Suzume de voir un monde qui ne lui semble pas si inconnu que cela. Sauf qu'elle ne peut y entrer. Surprenant, mais peu importe, car il faut qu'elle retourne vite à l'école. Une fois au lycée, une chose attire son attention. Un immense nuage rouge, violacé, sort de la montagne. Pire, de l'endroit pile d'où elle vient. Et elle est la seule à voir l'immense catastrophe arriver. Alors que les capteurs sismiques se déclenchent sans que personne ne comprenne pourquoi, notre héroïne roule à toute allure vers le village abandonné. Où le jeune homme croisé tente de refermer la porte.
Une fois l'épreuve effectuée, elle apprendra que c'est la pierre qu'elle a descellée (et qui s'était transformée en animal avant de fuir) qui a causé la catastrophe. Sôta (MATSUMARA Hokuto) lui apprend que les catastrophes naturelles sont le fait de vers qui sortent des portes, et que deux divinités sont en charge de maintenir tout ceci en ordre. Elle vient certainement d'en libérer une, résultat le Japon court un grand danger. Heureusement, grâce aux moyens modernes, Daijin (YAMANE Ann), ladite divinité peut être suivie à la trace. Ceci va mener Suzume a faire un voyage à travers le Japon, où, en plus de faire de multiples rencontres, elle devra grandir et arriver à mettre le doigt sur un traumatisme qui la taraude depuis 12 ans.
Et n'allons pas plus loin. Les 120 minutes de ce long métrage passent à une vitesse impressionnante. Nous sommes entre le road movie, la recherche de soi, tout en essayant de trouver un sens aux catastrophes naturelles. Par moment, certains thèmes évoqués sont violents et peuvent choquer. Mais ils sont montrés avec une poésie qui contraint de lire entre les lignes pour, je pense, en saisir le message. On devine rapidement quelle est la catastrophe qui traumatise Suzume, et on suit son chemin vers l'âge adulte. Sa destination peut lui offrir la libération nécessaire afin qu'elle tourne enfin une page. Une page noire de son enfance, comme nous le constaterons à travers des flashbacks qui seront expliqués avec le journal intime de la petite Suzume.
L'animation, du studio CoMix Wave Films, est parfaite. On s'attache rapidement aux personnages, d'autant plus qu'un évènement surnaturel va amener un brin d'humour. Ce dernier sera toujours parfaitement dosé, et interviendra lors des moments chocs du récit. De plus, les thèmes sont nombreux, et parfois abordés rapidement. Le principe de l'escort boy (rien de sexuel là dedans, ce sera juste un quiproquo), le célibat des quarantenaires, les catastrophes naturelles, mais aussi comment faire le deuil d'un proche, et même par moment j'y ai décelé une évocation du suicide.
Le film est assez surprenant, car il possède plusieurs acte. Le road trip nous offre des rencontres un peu trop faciles, scénaristiquement parlant, genre Chika (HANASE Kotone), qui de comme par hasard voit ses parents posséder une auberge. Mais ceci permet d'avancer, et on quand on se demande d'où Suzume sort tout cet argent pour son périple, on nous donne la réponse. L'histoire se compose de la compréhension de ce que sont ces portes, les vers qui provoquent des catastrophes, comment les empêcher, puis après un passage tendu à Tôkyô, de la recherche du passé de Suzume.
En vérité, j'ai du mal à plus en dire. Ce film est une véritable claque, car il ne manquera pas de parler à tout le monde, chacune et chacun y voyant un trauma. On peut d'ailleurs longuement extrapoler sur plusieurs choses, ne pas y croire, se demander pourquoi Daijin souffle le chaud et le froid. Mais ceci est libre d'interprétation. C'est à vous de trouver ce que vous voulez voir, et c'est là la plus grande force du film. Avec cette poésie qui est capable de faire passer les plus grosses horreurs à l'écran. Je ne sais pas comment l'expliquer. La violence n'est pas visible. Elle est plus psychologique, et encore, c'est en fonction de votre état d'esprit.
"Suzume" est indéniablement, à ce jour, mon film préféré vu en 2023 au cinéma. Il est intelligemment mis en scène, et parlera à quiconque se laisse porter par le récit. L'humour participe grandement à désamorcer certaines scènes, et sachez qu'il n'est pas trop lourd, c'est par des petits détails qu'il intervient et ça marche. Il est dommage de voir que SHINKAI Makoto continue sa collaboration avec RADWIMPS. Non pas que le groupe offre de mauvaises chansons ou musiques, au contraire, c'est toujours parfait, mais j'ai l'impression que l'on recherche le succès de "Your Name." et c'est un peu gênant. Bon, le pire est que ça marche. Mais le film est différent de celui qui offrit une immense reconnaissance à son réalisateur/producteur/scénariste.
Si vous avez la chance de le voir au cinéma, foncez. J'aurais tellement regretté de l'avoir loupé. Le scénario est plus fouillé (sans être complexe) que ce que j'ai pu raconter. Tout le monde y verra un message, qu'il soit optimiste ou pessimiste. La poésie présente ici fait passer la noirceur du récit je trouve. Car oui, j'ai peut-être trop vu des choses sombres. Comme l'aspect suicidaire de certains personnages (qui n'ont pas peur de la mort et en viennent parfois à traverser une route sans regarder ou se jeter du haut d'un pont), mais ceci n'est que mon interprétation. À vous de vous faire la vôtre. J'ai adoré et vous le conseille chaudement. Mais il faut aller le voir en bonne forme psychologique je pense.
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