Cultivons la curiosité
Si je ne dis pas trop de bêtises, de ce que je me souvienne, la Formule Un a toujours refusé, sous Bernie Ecclestone, une quelconque incursion du cinéma dans les paddocks. Sylvester Stallone rêvait de faire un film sur la F1, mais les droits étant détenus par Ecclestone, c'était cuit. Ceci l'envoyant sur l'assez pitoyable "Driven" (Renny Harlin, 2001). Puis, vint "Rush" (Ron Howard, 2013), même topo, impossible d'avoir les droits de la F1 moderne, donc on parle d'une histoire de ce sport, la lutte entre Lauda et Hunt. Puis en 2016, le groupe étasunien Liberty Media rachète les droits à Ecclestone. En promettant d'ouvrir ce sport mécanique considéré comme élitiste jusque là.
L'arrivée de Liberty Media changea pas mal de choses. Le plus flagrant étant l'arrivée de "Drive to survive" en 2019 sur Netflix. Le monde de la F1 s'ouvrait, muait même (nouveau logo, nouveaux horaires, nouveaux circuits, présentation moderne des pilotes et j'en passe). Ainsi, l'étape suivante était la conquête des salles obscures, pour continuer à chercher un public toujours plus large et montrer que ce sport n'était pas aussi élitiste que cela. Bon, on passera sur les mauvaises choses que ça a apporté à la F1, volonté de rendre tout spectaculaire donc recherche de moyens pour augmenter la compétitivité des écuries plus faibles. Capitalisation à l'extrême de chaque rendez-vous, délaissant l'Europe pour l'Asie du Moyen-Orient pétrolière. Et j'en passe.
Ainsi, en 2025 arrive enfin un film sur la F1 moderne, mieux, l'équipe de tournage prendra place lors de vrais week-end de Grand Prix de Formule Un, pas tous, mais je me souviens que ça avait fait du bruit pendant la saison 2023, 2 nouvelles monoplaces, de l'écurie fictive APXGP, prenaient place sur la grille de départ, et les pilotes de cette saison avait un petit rôle à jouer, ce qui verra leurs nom crédités au générique du film. Le film est réalisé par Joseph Rosinki, scénarisé par Ehren Kruger, et on notera la présence de Lewis Hamilton en producteur. Mais petite bande annonce en version originale sous titrée en français, soit de la même façon que fût vu ce film en rattrapage chez Canal+. Oh, et il dure environ 2h25.
Vidéo de Warner Bros. France
Tout débute en 1993, ce que l'on devine être une Benetton (les noms des écuries de l'époque ne seront jamais cités) essaye un dépassement sur la McLaren de Senna (là, ce sera dit plus tard je crois). Et c'est l'accident. Son jeune pilote, Sonny Hayes (Brad Pitt) voit là sa carrière prometteuse terminée. Alors qu'il aurait pu se battre pour la victoire et que l'on disait de lui que c'était un futur champion. On le retrouve 30 ans plus tard, alors qu'il va prendre les commandes de la Porsche aux 24 heures de Daytona. Il râle un peu, déçu de prendre le volant à la septième place, et dès son arrivée en piste, il prouve toute l'étendue de son talent malgré un âge respectable (d'une cinquantaine d'années, même si, je crois, ce ne sera jamais précisé). Quitte à forcer un peu le passage sur le leader, qui lui en voudra plus tard.
Il a fait son relai, avec brio, et grandement participé à la victoire de cette écurie. Refusant d'être sur le podium et encore plus de toucher le trophée (ça porte malheur paraît-il), on devine que c'est une sorte de mercenaire, qui vit dans son van. Après avoir pris son chèque, il va se rendre au Mexique pour se faire engager comme pilote de BAJA (des buggy en gros), prouvant ses capacités de piloter n'importe où et n'importe quoi. Seulement, dans une laverie, un homme bien habillé lui demande si il peut utiliser son téléphone. C'est en fait son ancien équipier de chez Benetton, Ruben Cervantes (Javier Bardem). Il a acheté une écurie de F1, APXGP, il y a 2 ans et demi, et c'est la merde.
En gros, son conseil d'administration va le pousser dehors si il n'a pas de résultat probant avant la fin de saison. Bien que Ruben soit riche, il ne contrôle pas tout, et donc, pour ne pas perdre son écurie, il faut gagner. Ou au moins marquer des points. Ce que APXGP n'a pas fait depuis ses débuts. Pourtant il y a une bonne équipe, un jeune pilote, Joshua Pearce (Damson Idris), une ingénieure hors pair, Kate McKenna (Kerry Condon), un directeur d'écurie rompu à l’exercice, Kaspar Smolinski (Kim Bodnia). Bref, il y a tout pour gagner, sauf que la voiture est une saucisse, le pilote phare vient de se barrer, et Pearce est trop jeune pour offrir les retours nécessaires au développement de la voiture. C'est pourquoi Ruben a pensé à Sonny.
Après une petite hésitation, Sonny Hayes accepte, et malgré des essais mouvementés, il a prouvé qu'il pouvait piloter une voiture moderne. Dès lors une concurrence entre équipiers va avoir lieu, alors que Pearce apprend qu'il va peut-être perdre son baquet à la fin de la saison car l'écurie risque d'être vendue. Nous allons ainsi suivre les 9 derniers Grand Prix, le développement de la voiture, comment ça se passe derrière le volant en course, mais aussi dans le garage, les à-côtés quoi. Même si tout ceci est évidemment romancé à l'extrême.
Donc, je l'avais raté au cinéma, et je dois dire que comme pour "Gran Turismo" (Neill Blomkamp, 2023) c'est pourtant typiquement le film à sensations qui doit être vu sur grand écran. Si pour l'adaptation du jeu vidéo de Polyphony Digital, j'étais bien spectateur, je suis un peu triste de ne pas avoir pris dans la gueule la réalisation dynamique et assez spectaculaire du "F1" de ce jour. On peut y voir quelques liens entre les 2 films, mais "F1" va plus loin dans son concept de film. Il veut raconter une histoire classique, en s'attardant sur le personnage fictif de Sonny Hayes, là où "Gran Turismo" essayait de coller à la vie de Jann Mardenborough. Et ceci permet de prendre des libertés. Et c'est là que ça blesse un peu le fan de F1 que je suis.
Quelques soucis sont visibles quand on connaît la F1. Déjà, il est assez décevant de ne pas voir un week-end complet. Genre on ne voit aucune séances de qualifications. OK, je pardonne l'absence des essais libres, mais putain, pas de qualifications, résultat on ne comprend pas comment une voiture qui se place en fond de grille peut être aussi performante le dimanche. Puis le fait que Sonny Hayes truque par moment la course. Depuis les années noires de la F1 et la domination Ferrari, sans parler du crashgate de Piquet Junior au GP de Singapour 2008, dès qu'un pilote fait n'importe quoi, il est lourdement réprimandé, voire sanctionné le GP suivant. Là, Sonny s'en sort avec une pénalité (ce qui le fait partir en fond de grille) et c'est tout. On se croirait devant quelqu'un qui joue à un jeu vidéo en vérité.
Genre, avant, les jeux vidéo de F1 n'était pas très futés, et pour faire finir mon équipier premier, il m'arrivait de ralentir et de pousser les adversaires de mon équipier en dehors de la piste. Si ici, ce n'est pas aussi flagrant, la technique est grossière. OK, ça rend le truc marrant (non, promis, il n'y a pas de blessé grave, sauf à un moment, mais ça aussi on pourrait en débattre un moment), mais pour un film qui a la licence de la F1, qui tourne avec de vraies monoplaces, de vrais pilotes, les vrais noms, les vrais circuits... ça la fout mal je trouve. Mais ceci ne vaut que si on connaît ce sport bien entendu. Les béotiens et béotiennes seront devant un joli spectacle, avec des courses ultra bien filmées.
D'ailleurs, c'est bluffant. De voir des vraies voitures, qui se battent contre les APXGP, ça rend le tout crédible. Hors, quand on sait que Sonny Hayes arrive parce qu'un pilote a abandonné son baquet, déjà, ça tique. Genre, on peut le voir avec Alonso ou Verstappen, même avec de grosses saucisses impossibles à piloter, si ils ont un baquet, ils le gardent. Logique, ce sont les 22 (depuis la saison 2025, il y a 11 écuries donc 22 pilotes, contre respectivement 10 et 20 avant) meilleurs pilotes du monde. Alors pas forcément, mais sur 8 milliards, même plus, de personnes, il n'y a que 22 personnes qui participent aux Grand Prix.
La place est tellement chère à avoir, aussi bien par l'argent que par les qualités de pilotages, qu'aucune femme n'arrive à s'imposer. Et pourtant la F1 essaye de changer, et une Doriane Pin aurait sa place sans problème dans cette élite là. C'est vous dire comment il est difficile d'avoir un baquet. Alors quand on apprend que 7 ou 8 pilotes ont refusé l'offre de Ruben avant qu'il ne propose le baquet à Sonny, c'est dur à encaisser.
Mais vous l'aurez compris, ceci est du chipotage de fan de F1. Le grand public n'y verra que du feu. Mieux, dans l'ensemble ça explique bien plusieurs choses. Les choix de gommes lors d'un week-end de Grand Prix, l'aspiration, l'air sale (dirty air en anglais), le fait que deux équipiers ne soient pas forcément amis, car il faut finir devant son collègue pour prouver qu'à voiture égale, c'est bien toi le meilleur. Il y a vraiment des choses bien abordées, comme la difficulté qu'ont les femmes à accéder aux postes importants en F1, comme mécanicienne ou ingénieure, et ceci rend le film assez agréable.
Après, il reste à parler de Sonny Hayes. Oui, il est assez énervant, et surtout ça me paraît compliqué qu'un pilote de 50 ans ou plus arrivent à tenir les vingtenaires et les trentenaires qu'il a en adversaire. Certes, en endurance, il ne faut pas forcément être ultra rapide, juste être régulier. Après, quand on voit Fernando Alonso qui a eu 45 ans et qui est toujours en Formule Un, c'est vrai que ce n'est pas impossible. Mais bon, revenir après 30 ans sans F1, avec la masse musculaire qu'à Brad Pitt, c'est compliqué à croire. Mais le pire est que Sonny Hayes, c'est Brad Pitt. Comprenez par là que c'est le beau gosse, oui, même à plus de 50 ans, qui va emballer une femme. Et là, je dois reconnaître que ça ne passe pas. Cette histoire d'amour n'a rien à faire ici. Désolé, mais punaise, oki, c'est pour la romance, c'est pour l'histoire, le film, tout ça, mais on s'en fout quoi.
Enfin bon, passons. Et concluons. Il y aurait encore beaucoup à dire en bien et à redire en mal sur ce film. Mais je n'ai pas une grosse mémoire, donc on va voir si ce film vaut le coup. Et bien oui. J'ai adoré le voir. Certes, il romance beaucoup de choses, les fans de F1 ne croiront pas la moitié de ce qu'iels voient, mais tout de même. Les images sont belles, la réalisation nous met dans la baquet, derrière le volant. C'est spectaculaire. Parfois trop comme à Monza (désolé, mais la partie "oh, on va faire comme Niki Lauda mais en moins violent quand-même", ça ne passe pas), mais ça passe (sic). Le long métrage est bien rythmé, peut-être manque-t-il un tout petit peu les qualifications, au moins sur un Grand Prix, histoire que les néophytes comprennent comment la grille de départ est déterminée.
Mais sinon oui, c'est un très bon film, qui fait tout de même plaisir à voir, car la F1 moderne au cinéma, c'était inconcevable il y a quelques années. C'est très bien fait, et malgré quelques énormités, ça passe. Et le plus surprenant est que les 2h25 passent vite. On ne s'ennuie pas, et ceci est la preuve que le film est réussi. Je l'ai beaucoup apprécié et vous le conseille si vous aimez les films sur des voitures qui vont vite. Ce qui ne veut rien dire. En tout cas, si vous pouvez le voir via Canal+, ou éventuellement sur un autre service, je pense que vous passerez un bon moment. À voir je pense.
@+